lundi 17 janvier 2011

Taghia en janvier...





Quelle drôle d'idée !

Chez Saïd et Fatima
Thibault se réchauffe à la guitare
Saïd et Arnaud 
Nous avions envie de retrouver le petit village berbère que nous aimons tant, tel que nous l'avions découvert, il y a presque dix ans déjà. Sauvage et solitaire. Une seule solution, y retourner l'hiver. Nous voilà embarqués avec Liv Sansoz et Thibault Saubusse pour un petit voyage à contretemps. 
Et pour températures et météo, c'est le loto, évidemment.

En arrivant à Zaouïa Ahansal
Chez notre ami Ahmed Oulfakir à Zaouïa

Le projet initial était d'essayer avec Liv, "Babybel", la voie ouverte au printemps dernier par Arnaud et Sylvain Millet. J'apprécie beaucoup Liv et je sens qu'à l'avenir, nous aurons à nouveau l'occasion de partager de jolis voyages et de belles escalades. Cela faisait quelques années déjà que nous n'étions pas parties ensemble. Nous avions emprunté des chemins différents depuis la lointaine époque où nous nous retrouvions sur les compétitions internationales. Liv s'était remise de manière spectaculaire d'un accident qui lui avait fracturé le bassin l'hiver passé et elle était en forme et très motivée pour essayer "Babybel". De mon côté, j'avais vraiment envie de partager un projet avec elle et de lui faire découvrir Taghia. Malheureusement, avec une épaule encore faible depuis la fin de l'automne et une toute nouvelle tendinite au coude, difficile pour moi d'aller dans du 8.
Nous décidons finalement de ne pas mettre la barre trop haut, d'abandonner plannings et projets pour laisser chaque jour décider. A Taghia, l'expérience m'a souvent montrée que c'était la voie la plus sage. Ici, on sait comment on se couche mais pas vraiment comment on se lèvera...



Nous avons de la chance. Le soleil brille, l'hiver est exceptionnellement doux d'après les habitants.
Mais la vie est dure à Taghia. Notre amie Fatima nous avait avertis: deux heures de soleil par jour seulement, de midi à deux heures, neige possible, froid inévitable et pas de poêle à bois pour se chauffer au gîte...
Inch' Allah, nous étions décidés à venir voir comment les gens vivent ou plutôt survivent l'hiver dans ce village d'altitude niché au coeur d'un fabuleux cirque de parois calcaires.
Seules quelques faces sont grimpables. La paroi de la cascade, la face sud-ouest de Taoujdad et la face sud-ouest d'Oujdad. Le vent glacial qui souffle le long du grand pilier de Baraka ne donne pas beaucoup envie de grimper malgré le soleil.

le 6c dément de "Au Nom de la Réforme"
Nous avons profité de notre court séjour pour gravir trois belles voies parmi les plus accessibles de Taghia: "Haben oder Sein", à la cascade qui offre une vue magnifique sur le village, "A boire ou je tue le chien" et "Au nom de la réforme" sur Taoujdad. Cette dernière est vraiment chouette avec un 6c d'anthologie sur un rocher parfait et une belle ambiance au-dessus de l'austère couloir qui sépare Oujdad de Taoujdad.

Liv dans "Haben oder Sein" à la cascade


Au sommet de la cascade face à Timrazzine
Liv regrette son parachute de Base...



A la descente de Taoujdad

Lorsque les bronches ont commencé à sérieusement s'encombrer et que les têtes semblaient prêtes à exploser, nous sommes partis sur les sentiers avec l'impression de s'attaquer à un 8000.

Autoportrait aux deux bonnets trois foulards...

Mais le dernier jour, ultime retournement de situation pour Liv, qui a posé avec talent ses premiers spits sous l'oeil vigilant et les conseils d'Arnaud.Il faudra revenir pour terminer cette jolie voie!
Liv à l'ouverture à la cascade...

Il n'a donc fallu à Taghia qu'une petite semaine à peine pour nous faire tomber comme des mouches. En souvenir, entre une paire de babouche et un bonnet, nous avons rapporté chacun un bon gros rhume à dorloter.


Couchée dans une piaule par 5 degrés, je méditais une nuit sur la faiblesse de ma constitution en regardant le plafond. Je serais née ici,  je n'aurais probablement pas fait long feu...
Pour me changer les idées et oublier mes poumons d'asthmatique qui sifflaient plus que de coutume ce soir-là, je repensais aux rencontres des journées précédentes: Les enfants qui montent chèvres et moutons sur les pâturages arides. L'occasion pour les uns et les autres de se dorer un peu au soleil. Les femmes croisées en chemin qui ramassent du bois et portent sur le dos de grandes brassées de branches de chênes verts pour nourrir la vache de la famille. Les petites filles qui font la lessive dans l'eau glaciale de la rivière, qui rient et courent pour se réchauffer. Le petit âne résigné, chargé de bidons d'eau, qui remonte le sentier jusqu'à la maison sous les "Rrra, Rrra, Rrra" de son maître. Une énorme poutre taillée dans un gros genévrier qui attend qu'on vienne la chercher à deux heures de crapahut du village. Dans une des chambres du gîte, la vieille mère de Saïd, qui serre entre ses bras maigres une bouteille remplie d'eau chaude, bouilloire improvisée. Ma-Halo (grand-mère en berbère) qui ne se relèvera plus jamais... Et Aïcha, la femme de Youssef Reski qui est partie ce matin sur un brancard de fortune porté par quatre hommes, après une nuit de travail, pour accoucher in extremis à Azilal... 
La vie, quoi, mais tellement précaire comparée à celle que nous connaissons...




Les Oulfakir, guides et bergers de père en fils

La preuve finale en abracadabra: N'y tenant plus, notre reniflante et fièvreuse équipe s'est retrouvée propulsée comme par magie au sommet de la terrasse d'un beau Riad d'Essaouira. Citadelle blanche et décrépie hantée par la brise, les mouettes et les chats... Et quelques grimpeurs en perdition, de retour de Taghia !



Un grand merci à Liv et à Thibault pour ces bons moments passés ensemble, à partager fous rire et déboires, sans oublier les incontournables Fervex du soir!




Pour grimper à Taghia:

Indispensable, le beau topo de Christian Ravier

Quelques infos sur notre site internet "vagabonds de la verticale" (à la fin de l'article sur Babel)

Pour celles et ceux qui s'intéressent à la culture berbère, je recommande les beaux récits de René Euloge et en particulier son livre "les chants de la Tassaout", un recueil de poèmes de Mririda N'Aït Attik, une énigmatique poétesse berbère rencontrée dans les année 30 par l'auteur.
Plus spécialisé, "Les Saints de l'Atlas" est un bel ouvrage d'ethnologie d'Ernest Gellner, écrit suite à plusieurs séjours de l'auteur à Zaouïa Ahansal dans les année 50. Il y décrit la vie des différentes tribus de la région de Zaouïa, et on y découvre la complexité du tissu social de l'époque. Mais comme dirait mon ami Ahmed dont le père a connu Gellner : "Ernest a écrit beaucoup de bêtises. Il a trop écouté ce que lui ont raconté les vieilles bonnes femmes !" Voilà pour la thèse adverse...

Et pour terminer, un lien sur le beau projet de rénovation d'une ancienne kasba à Amzrei, près de Zaouïa,  mis en place il y a trois ans déjà par Cloé Médina Erikson, une architecte américaine aussi charmante qu'opiniâtre, tombée amoureuse de la région et de ses habitants. Objectif atteint. L'Igherm qui menaçait de s'écrouler est flambant neuf, reconstruit comme au siècle dernier dans le respect des matériaux et des techniques ancestrales. Les habitants vont maintenant travailler sur la vocation qu'ils veulent donner à ce lieu.