mardi 7 juin 2011

Petite recette contre la peur du vol

Sylvain Millet dans un projet au Verdon, photo de Tom Vialletet
On me demande souvent des conseils sur la meilleure façon de gérer la peur du vol en escalade, voici ma petite recette pour franchir ce cap...

La chute, c'est une histoire compliquée. Il n'est pas très naturel de tomber ou de se laisser tomber. Pourtant, c'est inévitable pour progresser lorsqu'on essaie des voies à sa limite.

Gravir une voie en tête demande de maîtriser à la fois son corps et ses émotions, c'est l'essence même de l'activité et c'est ce qui rend le jeu de l'escalade si exaltant. Il est dommage de s'en priver en restant paralysé au dessus d'un point.

Vers 17 et 18 ans, j'ai connu une période durant laquelle je ne me sentais pas toujours de grimper en tête. Je préférais faire des moulinettes plutôt que de me retrouver tétanisée au-dessus du point. Aujourd'hui, cela m'arrive rarement en falaise mais en grande voie, lorsque je suis fatiguée ou que la chute est dangereuse, j'ai bien sûr quelques réticences à me « lâcher ».

1. Apprivoiser la chute 
Observer et grimper avec quelqu'un qui est décomplexé par la chute peut s'avérer libérateur. Lorsqu'on assure quelqu'un qui n'a pas peur, on se rend vite compte que cette personne n'a rien d'un superhéros mais qu'elle a simplement assimilé que la chute n'était pas dangereuse. D'ailleurs, celui qui n'appréhende pas la chute, n'en parle pas, prononce à la rigueur un « fais gaffe » afin que l'assureur soit vigilant pour dynamiser.
En apprenant l'assurage dynamique, on s'aperçoit aussi qu'en fin de compte la chute se passe en douceur pour le grimpeur comme pour l'assureur et qu'un vol (classique) n'est rien finalement...

L'école de vol est un bon moyen de découvrir la réalité d'une chute ou de l'apprivoiser.
Il faut la pratiquer dans de bonnes conditions : avec une voie au relief adapté et un assurage dynamique. Les chutes n'ont pas besoin d'être très longues. C'est le "lâcher prise" qui est important : avoir confiance dans le matériel et son assureur en se laissant tomber volontairement.
C'est une première étape essentielle pour passer à la deuxième : accepter de tomber en réalisant un mouvement. Pour franchir cette nouvelle étape, il faut très vite passer à une mise en pratique dans une voie où l'on risque de chuter.

2. Pour passer le Cap
Pour ceux qui veulent en finir définitivement avec l'appréhension de la grimpe en tête, travailler une voie est la base de l'acceptation du vol.

- Il s'agit de se trouver une voie dont l'enchaînement tient à coeur.
- Aller voir en moulinette la première fois ou en tête en se faisant rallonger des dégaines si besoin.
- En travaillant, repérer les prises des mousquetonnages. Le mousquetonnage est un mouvement au même titre que les déplacements de mains et de pieds et il s'agit de se souvenir depuis quelle prise on le fait.
- Si les sections vous paraissent trop engagées, il faut alors rallonger les dégaines pour faciliter les mousquetonnages.
- L'objectif dans votre tête doit être d'enchaîner sans avoir peur de voler, avec une dégaine tous les mètres si il le faut.
                           
3. En pratique 
Une fois les dégaines en place, rallongées si besoin avec des sangles ou des dégaines longues,  se concentrer sur l'enchaînement. 

Avant de grimper : 
Visualisez la voie en se focalisant uniquement sur les mouvements, mousquetonnages inclus, de manière à s'approprier mentalement la suite de mouvements dont la voie est constituée.
Pensez à la respiration quand vous visualisez : comme une phrase, une voie est ponctuée par le souffle. Se concentrer sur le souffle est une bonne manière de s'ancrer en soi-même, de reprendre le contrôle de ses émotions.

Une fois dans la voie : 
Dans les sections, penser aux placements, aux pieds importants, au poids qu'il faut mettre dessus. Penser à grimper délié dans les sections faciles qui sont souvent les sections engagées d'ailleurs. En se crispant moins sur les prises, on accumule moins d'acide lactique dans les avants-bras et on a donc plus de chance de réussir.  
Dans les repos, se concentrer à nouveaux sur les prises suivantes et si cela rassure sur les mouvements à effectuer jusqu'au mousquetonnage suivant, sans perdre de vue que c'est l'enchaînement qui compte. 

Apprenez à respirer: 
En oxygénant les muscles, un souffle contrôlé procure un sentiment de liberté et de confiance dans son corps. Apprendre à respirer dans l'effort non par saccades mais par des respirations plus profondes qui viennent du ventre. 

Profitez du cadre:
Lorsque le repos est excellent, voire total, il m'arrive de « sortir » quelques secondes de mon enchaînement pour savourer la vue qui s'offre, l'air qui caresse mes cheveux, les oiseaux qui virevoltent à mes côtés... Me replacer dans un cadre plus large que celui de la voie m'aide à relativiser l'issue et à me détendre.
Une mini séance de sophrologie sur le rocher en quelques sorte !

4. Pourquoi grimper en tête?
- Lorsqu'on grimpe en tête, on se sent autonome et on sait dès lors que l'on peut faire découvrir l'activité à d'autres. On est meneur et c'est une sensation très agréable, sans compter la petite dose d'adrénaline et d'euphorie qui parcourt l'échine lorsqu'on a réussi à « engager un peu plus » que d'habitude dans une voie!
- Cela donne un sens à notre pratique. C'est dans ces moments là qu'on est obligé de maîtriser son corps et son mental. 
- Sans compter que travailler une voie en tête est infiniment plus commode. L'assureur est plus concentré et on ne passe pas son temps à hurler "bloque !" en sachant qu'en moulinette, avec l'élasticité de la corde on va encore se retrouver un mètre plus bas.


5. Dédramatiser et ne pas se forcer
Lorsqu'on reprend, après une pause ou blessure, il est normal que les bonnes sensations ne soient pas toujours au rendez-vous. Le plus simple est de reprendre à grimper en tête dans des à-vue, bien en dessous de son niveau max, afin de retrouver les sensations et le plaisir.

Il n'y a pas de honte à grimper en moulinette. Lorsqu'on est fatigué, qu'on a pas le moral, notamment à certaines périodes du mois pour les femmes, inutile de se forcer. Ce qui compte avant tout, c'est de préserver le plaisir. Tout le monde n'est pas grimpeur à temps plein et lorsqu'il s'agit d'une sortie en famille le week-end ou entre potes, inutile de se gâcher la journée. La vie est trop courte !

6. Pour finir, mon petit mantra anti-trouille !

"On met souvent plus d'énergie à avoir peur qu'à essayer."