mercredi 22 août 2012

Deux folles journées dans les Dolomites

La belle traversée d'Alpenliebe
Vendredi dernier, nous étions invités par les fameux écureuils de Cortina à partager notre parcours. Un grand merci à Cortina in Croda et aux Scoiattoli pour cette belle soirée passée ensemble !
Comme la météo s'annonçait fabuleuse pour les deux jours suivants, nous sommes partis pour les Tre Cime.
Le paysage nous a une fois de plus émerveillés! Des aiguilles de calcaires à perte de vue dentellent l'horizon, une jolie pelouse descend en cascade vers les vallées et les faces nord des Tre Cime qui s'élancent vers le ciel sont décidément fascinantes.



Alpenliebe
Le premier jour, nous partons vers la Cima Ouest pour gravir une voie de Christoph Hainz et Kurt Astner, Alpenliebe, qui serpente au centre de la face. Le rocher est de qualité médiocre mais l'escalade est tout de même très plaisante, bien équipée dans la partie jaune et dévers puis presque plus du tout dans la partie sommitale.


Nous avons beaucoup aimé les deux longueurs dures autour de 7b+, très chouettes à grimper, en particulier une traversée splendide et bien aérienne. Le à vue était facilité par la magnésie, dommage que des cordes statiques en place - une retraite étant très problématique - gâchent un peu l'ambiance et la pureté de la première partie. Nous étions deux cordées ce jour là dans la voie, avec les deux Federico très sympathiques de Cortina, ce qui est assez rare, car celle-ci n'est pas encore une classique.
Bref, Alpenliebe est une très belle voie de presque 600 mètres d'escalade avec 17 longueurs assez soutenues et dont il ne faut pas prendre à la légère les 6b de 40 m à 60 m assez expos dans le haut où l'itinéraire est parfois difficile à trouver (prévoir un jeu de friends jusqu'au 1 et des sangles).

Vue magique sur la Cima Grande
Lorsqu'on arrive au sommet de la voie, il faut emprunter un petit sentier de ronde qui contourne la face par la gauche pour retrouver la face sud et la voie normale. La vue sur la Cima Grande est incroyable ! S'ensuit  un petit rappel de 30 m, le reste se faisant à pied et en une désescalade facile qui s'achève enfin par un long pierrier jusqu'à la bière fraiche ou le chocolat chaud bien mérités du refuge d'Auronzo.

Le lendemain matin, épuisés mais ravis, nous hésitons entre couennes et repos. Le soleil brille, pas l'ombre d'un nuage à l'horizon et notre tranquillité s'évapore rapidement dans la canicule matinale. Le grimpeur est  un être éternellement insatisfait et dans les Dolomites, même à l'article de la mort, on ne peut laisser échapper pareille aubaine...

La Camillotto Pellissier


"Tu voudrais pas faire un tour dans la Camillotto Pellissier par hasard ? (Je rêve depuis des années de cette ancienne voie d'artif devenue une voie de libre ...)
- Aujourd'hui ? Mais on est cuits et il est déjà tard ! me répond Arnaud.
- Oui mais on pourrait juste aller regarder à quoi ressemblent les premières longueurs. Ca ferait un premier repérage...
- Ca doit être cassant et pas terrible mais si tu y tiens...
Le temps de faire les affaires, de rejoindre la longue procession de marcheurs frisant l'apoplexie et nous avec, qui s'acheminent vers le col, de grignoter à l'ombre bienfaisante, il est finalement plus de 13 heures lorsque nous sommes au pied du mur.


La Camillotto Pellissier a fait scandale en 67 lorsque les ouvreurs ont entrepris de planter une succession de pitons à compression (tous les 80 centimètres) sur les deux tiers de la face. Mauro Bole, qui a le premier gravi la voie en libre en 2003, a rajouté un ou deux spits pour sécuriser les relais, le reste est donc d'époque. Je ne fais pas la maligne dans la première longueur, encore fatiguée par la longue escalade de la veille et un peu impressionnée par le nombreux mais antique matériel en place. J'enchaîne des sections en prenant quelques repos et en brossant quelques prises. Il y a encore beaucoup de magnésie car la voie a été faite en libre plusieurs fois déjà. Dans la longueur suivante, mieux échauffée, je prends confiance, m'arrête peu et parviens au sommet du 7c+ en trouvant cette escalade franchement jolie et plaisante. Le rocher est de bien meilleure qualité qu'à la Cima Ouest et les prises sont encore plus belles que dans la voisine Hasse Brandler. Les pitons sont parfois bien rouillés mais j'ai connu pire et vu le nombre et le dévers, chuter ne semble pas un souci. Arnaud me suit en enchaînant facilement les longueurs en second. Je pars dans la longueur qui suit, cette fois bien motivée pour aller aussi loin que possible à vue et en clippant juste ce qu'il faut de pitons. Je crois rêver, l'escalade est tout simplement géniale ! Le grain du rocher me fait penser à celui des Calanques, le style est varié, beaucoup de plats, de verticales, de réglettes, de jolis trous, bref, je me régale et au prix d'un joli combat, j'enchaîne cette longueur splendide, considérée comme un des crux de la voie ! Bon, pour la cotation, à mon avis, c'est plutôt 7c+ que 8a+. Avec le temps et le passage, il est bien connu que les voies se facilitent. Arnaud s'en donne à coeur joie lui aussi, franchement étonné par la beauté de l'escalade. Avec la magnésie et les tickets, on se croirait à Orpierre - les compressions remplaçant les broches !
J'enchaîne encore à vue la suivante, cotée 7c+/8a qui est tout aussi belle, plus physique mais plus facile aussi, autour de 7c. J'exulte au relais. Le panorama est somptueux et il y a du gaz, tout ce que j'aime ! Arnaud poursuit derrière sa promenade de santé. S'ensuit un joli 7a, pas si facile et nous voilà au pied de la longueur clef.


Complètement cuite mais surmotivée, me voilà partie. J'hésite au toit, essaie par deux fois le rétablissement avant de désescalader et de délayer. Si je continue ainsi je n'ai aucune chance alors je me décide à tenter quelque chose. Au prix d'un changement de main hargneux sur une réglette, je parviens à me rétablir presque complètement. La longueur est quasiment dans la poche. C'était sans compter sur mon pantalon... S'ensuit en effet un mini drame invraisemblable. Mon pantalon se coince au niveau du genou sur un petit becquet au réta, m'empêchant de monter le pied droit pour attraper le bac final. Je bourrine autant que possible espérant qu'il craque et me libère, que sa qualité et sa durabilité ne soient que publicité mensongère mais non, il tient bon et dans un cri de rage, je dois tout lâcher. Petit vol 200 mètres au-dessus du sol. Arnaud hésite entre fou rire et compassion un brin ironique. "Dommage, t'as failli faire le 8a+ de Bubu à vue !"
Je reviens au relais, un peu déçue quand même mais heureuse d'avoir tout donné une fois encore. Il n'y a qu'à tirer la corde et remettre un essai. Et me voilà repartie sans vrai repos car nous n'avons de toute façon plus rien à boire. Complètement pétée, j'enchaîne cependant assez facilement la longueur, pour moi autour de 7c au lieu de 8a+.


Il fait nuit dans une heure alors impossible de continuer cette belle escalade jusqu'au sommet. La suite est plus facile, autour de 6b/c, avant de rejoindre la belle arête Dibona à gauche.
Assoiffés, nous faisons deux grands rappels qui nous mènent au pied de la deuxième longueur. Je suis desséchée, j'ai des crampes aux coudes et au prix d'un bon taquet, j'enchaîne quand même le 7c dans l'obscurité naissante. Dernier rappel, il fait nuit, nous voilà au pied de la voie où il nous reste un peu d'eau. Je remets les chaussons et enchaîne le 7b+ à la frontale pour clore une drôle d'après-midi, pleine de surprises!

Je n'avais franchement pas imaginé que cette escalade serait aussi belle. Les premiers ascensionnistes ont, sans le savoir, emprunté une ligne idéale pour l'escalade libre et je ne doute pas que cette voie devienne d'ici peu une magnifique classique !
Et pour ce qui est des cotations, voici notre point de vue, sachant que nous avons bénéficié de bonnes conditions dans ces 6 premières longueurs (prises sèches, magnésie et températures agréables) :
7b+, 7c, 7c+, 7c, 7a, 7c